Ceci est une lecture personnelle du discours du gouverneur de la banque centrale de Tunisie, à l’occasion de la présentation des résultats du classement mondial annuel des Fintech.

Un signe prometteur, qu’est ce discours, qui reflète et confirme l’intérêt de la BCT pour les Fintechs et sa volonté de moderniser le secteur financier Tunisien.

Il est important de rappeler que malgré quelques initiatives, une population progressiste tournée vers les technologies et une main-d’oeuvre qualifiée, la Tunisie reste très en retard quand il s’agit de services financiers innovants. Je dirais même qu’elle souffre d’un retard considérable et d’un manque qualitatif et quantitatif dans ce domaine.

Que cela soit au niveau des services, des technologies ou de la régulation, des efforts considérables sont à faire. Mais avant tout une profonde réflexion devra être menée sur la sensibilisation de la population aux services financiers et à une culture financière plus ouverte, responsable et inclusive.

Dans ce sens, les paroles du gouverneur étaient riches d’enthousiasme et d’espoir afin de permettre à la Tunisie de développer un écosystème de Fintechs au niveau des standards internationaux.

Le gouverneur avait mentionné les technologies qui font la tendance du moment et qui font l’objet d’attentions particulières à l’échelle mondiale de par les enjeux et le potentiel qu’elles offrent.

[…] les domaines que sont l’intelligence artificielle, les interfaces de programmation applicatives API, l’internet des objets, la blockchain, les big data constituent autant de solutions innovantes qui ont le potentiel de changer le paysage économique mondial.

Sans parler du potentiel de croissance que cela peut créer

[…] mobile banking, crowdfunding, Insurtech, négociation à haute fréquence, robot advisory, monnaies virtuelles, regtech, suptech et j’en oublie plusieurs. La croissance exponentielle des montants levés par les fintechs passant de 928 millions de $ en 2008 à 24,7 milliards de $ en 2016 témoigne de cet engouement.

Le gouverneur a évoqué la question de la cohabitation des Fintechs avec les acteurs historiques , de la concurrence, la collaboration et de la complémentarité éventuelle des services engendrés.

Il est clair qu’une culture du monopole et de la mainmise sur certaines activités clés en Tunisie, rendra la tâche difficile pour les nouveaux entrants et pour le développement de l’écosystème.

Le gouverneur semble enthousiaste vis-à-vis des fintechs et sensible au potentiel qu’elles peuvent générer au profit du rayonnement économique interne et externe de la Tunisie.

C’est dans ce sens que le rôle de la banque centrale en tant que régulateur, avec l’ensemble des instruments officiels sera majeur pour nourrir ce terreau, promouvoir l’innovation et développer une cohabitation saine entre les acteurs.

Il souligne aussi que la taille des fintechs n’est pas assez conséquente pour “menacer” la stabilité à l’échelle mondiale.

En regardant certains acteurs comme Alipay, Applepay et autres, que je lis sur des incidents, et que je vois leur impact sur des grands acteurs du retail et de la banque, je me dis que cette appréciation est assez relative.

Et même si la taille du secteur des fintechs reste encore modeste pour représenter une menace pour la stabilité à l’échelle mondiale, je rejoins l’analyse faite par le Conseil de Stabilité Financière qui estime que la rapidité et la vigueur avec lesquelles se développe le secteur font que la vigilance doit être de mise.

Les fintechs, ont déjà bouleversé une bonne partie du monde financier.

Elles ont, certes, grappillé une infime part de marché (qui ne cessera de grandir) aux géants de la place financière, mais elles comptent déjà quelques belles réussites.

Cela dit, le plus important est qu’elles ont poussé les Banques à se remettre en question, à repenser leurs modèles et à revoir leur relation client et leur proposition de services.

Elles ont ouvert de nouvelles perspectives pour les commerçants, les consommateurs et leur ont donné une alternative plus adaptée à leurs besoins au lieu des modèles de services préformatés.

Mais l’émergence de cet écosystème n’est pas sans défis liés aux risques opérationnels ou, dans une moindre mesure, systémiques.

En effet, les risques opérationnels notamment ceux liés au recours à des partenaires externes, la cybercriminalité, les risques liés au blanchiment, l’émergence d’entreprises d’importance systémique dans le secteur des fintechs constituent, entre autres, des défis que les entreprises fintechs et les régulateurs se doivent de relever en vue de favoriser la résilience opérationnelle des fintechs tout en garantissant la protection des consommateurs.

Ces risques, devraient être au centre de l’attention du régulateur et faire l’objet d’une collaboration globale entre les différents services impactés et concernés.

Le travail de coordination et de collaboration pour la maîtrise des risques et la lutte contre les différentes formes de détournement est un défi en soi mais un prérequis pour éviter tout incident majeur.

La BCT prudente, compte bien encourager et suivre les innovations, mais “restera attachée à une vision équilibrée dans laquelle les risques sont appréhendés de manière à préserver un fonctionnement sain du système financier”.

Comme bon nombre de banques et banques centrales dans le monde, la BCT, a créé récemment un laboratoire dédié à la Blockchain, afin de creuser ce sujet innovant et mettre en place des PoC et des initiatives innovantes futures. (un RTGS ou ACH basé sur une DLT peut-être?).

Les différents laboratoires, hakathons, sandbox, etc. sont un moyen performant pour développer une culture autour du sujet, approfondir les connaissances et concrétiser les idées dans une approche empirique et innovante.

Que ce soit pour la Tunisie ou les pays Européens. Ces différentes initiatives sont bien sûr tournées vers le long terme. Les décisions de “disrupter” les mécanismes complexes d’une banque centrale ne se prennent pas suite à un élan d’enthousiasme.

En fin de discours, le gouverneur a cité aussi quelques initiatives importantes pour le paysage financier et digital Tunisien :

1. Réglementation pour les établissements de paiement:

La BCT travaille activement pour finaliser les textes réglementaires pour définir les établissements de paiements et leurs activités.

En effet, ce nouveau statut verra bientôt le jour en Tunisie, comme cela a été fait au Maroc ou depuis déjà un bon moment en Europe.

Cela ouvrira les portes au nouvelles Fintechs et startups innovantes afin de développer divers services liés au paiement. Notamment en abaissant la barrière à l’entrée à la prestation de services financiers tout en restreignant les champs d’action pour limiter les risques.

Aussi, La BCT se penche sur la finalisation des textes liés au Crowdfunding, afin de permettre le lancement des différentes plateformes de financement que ce soit par dons, prêt ou participation.

Cela est largement attendu, mais aussi, aura un impact fort sur l’accès aux financements, le développement des petits projets et la dynamisation de l’économie participative.

2. De-cashing

Cette initiative, encouragée par le FMI dont la Tunisie dépend en tant que pays émergent, est une tendance de plus en stratégique au centre des préoccupations de beaucoup de pays dans le monde.

Comme son nom l’indique elle vise à éliminer le cash (Paper money) au profit de dépôts convertibles, transférables et gérés de façon digitale.

La compréhension des enjeux et des conséquences ainsi que la mise en place restent complexes. Malgré des bienfaits évidents comme la réduction du blanchiment et de l’économie parallèle (Black market), il faudra être préparé à l’émergence de nouveaux risques, surtout liés à la cybersécurité et au cybercrime.

La BCT a élaboré une feuille de route pour mettre en place une stratégie et définir les grandes lignes d’une telle orientation stratégique.

Cela reste particulièrement complexe dans une population ou l’économie parallèle est conséquente, l’acculturation financière de la population est faible, les infrastructures techniques sont largement améliorables et un usage massif du cash pour un grand nombre de transactions quotidiennes.

La BCT compte sur l’émergence des fintechs pour participer à faire évoluer les usages et participer au développement sociétal.

Conclusion

Timidement mais résolument, la Tunisie entre dans la révolution des Fintechs. Espérons que le rapport de l’année prochaine comportera une pépite locale.

Malgré une lenteur face à la déferlante de la Fintech, La Tunisie a décidé enfin à réagir et à mettre en place les mécanismes pour développer ce secteur.

La tâche s’annonce ardue mais les enjeux sont considérables. Relevé ces défis dépendra de tous les acteurs nationaux et leur capacité de collaborer ensemble.

La BCT ne devra pas compter seulement sur les Fintechs pour faire évoluer les comportements et la culture financière des Tunisiens.

Il faudra aussi

  • Mettre en place une stratégie efficace et un plan d’action
  • Promouvoir et développer une communication efficace autour de l’écosystème.
  • Mettre en place des réglementations, telles que le plafonnement du montant des transactions en liquide (Comme c’est le cas en France)
  • Développer les infrastructures et les règles de sécurité (Chiffrement, etc)
  • Mettre en place des contrôles stricts, réguliers et assurer la conformité

Si la Tunisie réussit le pari, elle pourra être capable de devenir un acteur majeur des transactions financières en Afrique et un prestataire de choix pour une demande grandissante en Europe.

Pour l’instant, remporter la bataille des paiements domestiques, sera un défi qui stimulera et qui occupera bien tous les acteurs Tunisiens.

L’intégralité du discours est sur le lien suivant:La Banque Centrale de TunisieDiscours du Gouverneur de la BCT à l’occasion de la présentation des résultats du classement mondial annuel des…www.bct.gov.tn

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *